بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Chapitre N°38

الحُكْمُ بِغَيْرِ مَا أَنْزَلَ اللَّه

Gouverner par autre que ce qu'Allah a révélé · La classification d'Ibn ʿAbbās · Croyance vs acte

Trois versets consécutifs de la sourate al-Māʾida (44, 45, 47) emploient une formule qui a donné lieu à l'une des questions doctrinales les plus délicates : « quiconque ne juge pas par ce qu'Allah a fait descendre — ceux-là sont les mécréants… les injustes… les pervers ». Comment lire ces trois qualifications ? L'interprétation héritée d'Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhu) — l'érudit du Coran par excellence — distingue avec précision : tout n'est pas mécréance, tout n'est pas équivalent, et l'application aux situations concrètes demande la nuance des grands savants. Ce chapitre n'est pas une lecture politique ; c'est une lecture doctrinale qui sert d'abord à préserver le tawhid de la sharīʿa contre les déformations, et à protéger les musulmans contre la précipitation à excommunier des sociétés entières.

﴿وَمَن لَّمْ يَحْكُم بِمَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأُولَـٰئِكَ هُمُ الْكَافِرُونَ﴾

« Et quiconque ne juge pas par ce qu'Allah a fait descendre — ceux-là sont les mécréants. »

Source : Coran, sourate al-Māʾida (5), verset 44 — premier des trois versets ; les versets 45 et 47 finissent par « les injustes » et « les pervers ».

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Le statut de ce chapitre

Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhu), surnommé turjumān al-Qurʾān (l'interprète du Coran), a commenté ces versets par la formule devenue référence : « kufrun dūna kufr »une mécréance en deçà de la mécréance. C'est-à-dire qu'il existe une mécréance qui fait sortir de l'islam, et une autre qui ne le fait pas — un grand péché. Sans cette distinction, on tombe dans l'erreur des Khawārij qui prennent les trois versets au sens absolu pour excommunier des dirigeants et, par cascade, des populations entières. La position d'Ahl as-Sunna est restée fidèle à la lecture d'Ibn ʿAbbās et à celle des grands savants après lui (Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, Ibn Bāz, al-ʿUthaymīn).

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Vocabulaire essentiel

حُكْمḥukm
Jugement, statut, décision normative.
شَرِيعَةsharīʿa
La voie révélée — Coran et Sunna comme normes.
اِسْتِحْلَالistiḥlāl
Tenir pour licite ce qu'Allah a interdit — c'est cela qui peut sortir de l'islam.
اِسْتِبْدَالistibdāl
Remplacer la sharīʿa entière par autre chose — la position la plus grave.
هَوَىhawā
Passion ; juger par sa passion plutôt que par la révélation.
كُفْرٌ دُونَ كُفْرkufrun dūna kufr
« Mécréance en deçà de mécréance » — la formule d'Ibn ʿAbbās.
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Les trois versets de Sūrat al-Māʾida

Premier point · Une seule formule, trois qualifications
Allah a employé la même structure trois fois — en finissant par : « les mécréants », « les injustes », « les pervers ». Cette répétition oriente la lecture.
Versets

Verset 44

﴿وَمَن لَّمْ يَحْكُم بِمَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأُولَـٰئِكَ هُمُ الْكَافِرُونَ﴾

« …ceux-là sont les mécréants ».

Verset 45

﴿وَمَن لَّمْ يَحْكُم بِمَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأُولَـٰئِكَ هُمُ الظَّالِمُونَ﴾

« …ceux-là sont les injustes ».

Verset 47

﴿وَمَن لَّمْ يَحْكُم بِمَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأُولَـٰئِكَ هُمُ الْفَاسِقُونَ﴾

« …ceux-là sont les pervers ».

L'enseignement central

Le même fait — ne pas juger par ce qu'Allah a révélé — reçoit dans le Coran trois qualifications différentes : kufr, ẓulm, fisq. Ce n'est pas un hasard ; cela ouvre la voie à la distinction de plusieurs cas, selon ce qui est dans le cœur et ce qui est fait.

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La formule d'Ibn ʿAbbās — kufrun dūna kufr

Deuxième point · La distinction qui sauve
Une mécréance qui sort de l'islam ; une autre qui n'en sort pas. C'est la lecture de l'interprète du Coran, transmise et acceptée par Ahl as-Sunna.
Distinction

La parole transmise

Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhu), interrogé sur les versets, a dit : « ce n'est pas la mécréance qu'ils croient ; ce n'est pas une mécréance qui fait sortir de l'islam ; c'est une mécréance en deçà de la mécréance » (rapporté par al-Ḥākim, sanad authentifié). Plusieurs versions équivalentes sont rapportées de Ṭāwūs et ʿAṭāʾ — élèves d'Ibn ʿAbbās.

Sa portée

Cette distinction permet de comprendre que :

  • Tous les actes qualifiés kufr dans le Coran ne sortent pas nécessairement de l'islam
  • Le terme kufr dans la révélation peut désigner soit la mécréance majeure, soit un grand péché qualifié de mécréance par l'avertissement
  • L'application au cas concret demande la science qui permet de discerner les deux niveaux
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Cas de mécréance majeure (sortie de l'islam)

Troisième point · Quand le cœur a décidé contre la sharīʿa
Trois cas, identifiés par les savants : istiḥlāl, refus de la légitimité de la sharīʿa, et tenir une autre voie pour meilleure ou égale.
Kufr akbar

Cas 1 — Istiḥlāl (tenir pour licite)

Tenir pour licite ce qu'Allah a explicitement interdit, ou inversement. Si une personne juge qu'un interdit clair de la sharīʿa (l'usure, l'alcool, l'adultère) est en réalité permis, elle a contredit la révélation dans son fondement.

Cas 2 — Refus de la légitimité de la sharīʿa

Estimer que la sharīʿa n'a pas droit de régir, qu'elle est dépassée, qu'elle ne convient pas — c'est rejeter la révélation comme principe.

Cas 3 — Préférer doctrinalement une autre voie

Tenir pour meilleure ou équivalente à la sharīʿa une législation humaine — non pas par passion dans un cas particulier, mais comme choix de principe. C'est l'istibdāl.

Le critère commun

Dans les trois cas, ce qui est en jeu n'est pas l'acte ponctuel mais la position du cœur sur le principe. C'est cela que la révélation qualifie de kufr akbar.

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Cas de péché sans sortie de l'islam

Quatrième point · Quand on dévie en gardant la croyance
Juger contre la sharīʿa par passion, par crainte, par intérêt — tout en reconnaissant qu'elle est la vérité — c'est un grand péché, non une mécréance majeure.
Kufr aṣghar / fisq / ẓulm

Le profil-type

Une personne croit que la sharīʿa est la vérité, reconnaît que telle disposition est juste — mais, dans un cas concret, elle juge contre. Pourquoi ? Par hawā (passion), par maṣlaḥa personnelle, par peur, par compromis. Elle désobéit à un commandement clair sans en contester la légitimité.

Sa qualification dans la révélation

  • Kufr aṣghar — mécréance « en deçà » au sens d'Ibn ʿAbbās : grand péché, sans sortir de l'islam
  • Ẓulm — injustice (Māʾida 45)
  • Fisq — perversion (Māʾida 47)

Sa lecture pédagogique

C'est exactement le cas du musulman pécheur traité au chapitre 14 — la voie médiane d'Ahl as-Sunna entre Khawārij (qui le sortent de l'islam) et Murjiʾa (qui nient que ce soit grave). Allah, dans Sa miséricorde, donne une troisième voie : croyant en désobéissance.

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Pourquoi la voie sunnite refuse les généralisations politiques

Cinquième point · Garde-fous contre la précipitation
Faire de ces versets un fusil pour viser des dirigeants ou des populations entières est l'erreur historique des Khawārij — rejetée par tous les Imams.
Garde-fous

Cinq garde-fous classiques

  • Le jugement individuel demande conditions remplies + obstacles écartés (chapitre 37)
  • L'état du cœur n'est pas connu de nous — seul Allah le connaît
  • L'istiḥlāl ne se présume pas — il doit être déclaré ou inféré par preuve massive
  • La population d'un pays n'est pas extraite de l'islam par les actes de tel ou tel dirigeant
  • Les grands savants seuls détiennent la compétence pour appliquer ces qualifications à des situations concrètes

La position d'Ibn Bāz et al-ʿUthaymīn

Cheikh Ibn Bāz et Cheikh al-ʿUthaymīn (raḥimahumallāh) ont multiplié les fatwas sur ce sujet, toujours dans le sens : fermer les portes du takfīr global, distinguer entre la position doctrinale sur la sharīʿa et les actes ponctuels, et refuser que les versets de Māʾida 44–47 soient utilisés comme outil politique. Cette position est l'orthodoxie sunnite contemporaine.

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Application pédagogique pour soi-même

Sixième point · Le sens premier des versets
Avant de viser le lointain, viser le proche : se demander si ses propres jugements quotidiens suivent la sharīʿa ou la passion.
Soi-même

La portée intérieure

Les versets de Māʾida 44–47 ne s'adressent pas seulement aux États ; ils s'adressent à chaque musulman dans ses jugements quotidiens. Quand on tranche dans un litige familial, dans une affaire commerciale, dans une éducation des enfants — selon quoi tranche-t-on ?

Les questions à se poser

  • Quand je sais qu'une chose est ḥarām et que je m'apprête à le faire, quelle position prend mon cœur sur l'ordre d'Allah ?
  • Quand un produit financier ressemble à du ribā, est-ce que je cherche la voie permise, ou est-ce que je contourne par confort ?
  • Quand je règle un conflit entre proches, est-ce que je vise la justice révélée ou la paix immédiate à n'importe quel prix ?
  • Est-ce que je laisse la passion primer sur la parole d'Allah dans ma vie ?

L'orientation sunnite

Avant de chercher des dirigeants à juger, le musulman se juge lui-même. C'est le sens du tawhid de la rubūbiyya appliqué au quotidien : reconnaître Allah comme seul Législateur est une affaire qui commence dans son propre foyer.

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Ce qu'il faut retenir

Synthèse
Distinguer croyance et acte ; viser soi-même avant les autres.
  • Trois versets — kāfirūn, ẓālimūn, fāsiqūn (Māʾida 44, 45, 47) — appellent une lecture nuancée
  • Ibn ʿAbbās : kufrun dūna kufr — mécréance en deçà de mécréance
  • Sortie de l'islam : istiḥlāl, refus de la légitimité, préférer une autre voie comme principe
  • Sans sortie : juger par passion en reconnaissant la sharīʿa — grand péché (chap. 14)
  • Garde-fous : pas de takfīr individuel hors compétence savante ; pas de takfīr de populations entières
  • Pour soi : les versets visent d'abord nos propres jugements quotidiens — passion ou révélation ?

🧠 Grille mnémotechnique

1
3 VERSETS
kufr / ẓulm / fisq
Māʾida 44–47
2
IBN ʿABBĀS
Kufrun dūna kufr
al-Ḥākim
3
SORTIE
Istiḥlāl · refus · préférence
Cœur
4
SANS SORTIE
Passion + reconnaissance
Chap. 14
5
GARDE-FOUS
Pas de takfīr global
Ibn Bāz
6
SOI-MÊME
Avant les autres
Tawhid quotidien